Véronique Guillaumin, membre du conseil d’administration de l’ADT INET nous livre une réflexion inspirée d’un MOOC du Liège Game Lab. A titre exploratoire dans le cadre des réflexions de l’association sur les pratiques innovantes.

Détournements des jeux vidéo et co-construction des politiques publiques

Co-construire, c’est accepter d’emblée de perdre tout ou partie du pouvoir au profit des parties prenantes, c’est  collectivement s’approprier un sujet dans le cadre d’un processus de participation ouverte. Et si on transposait certaines pratiques de détournement de jeux vidéo dans le champ des politiques publiques ? Quels sont les parallèles qui pourraient être opérés ?

Nous sommes le 6 juin 2019. Je viens de terminer le quiz d’évaluation du module 4 du MOOC Introduction à la culture vidéoludique[1]. Ce module, consacré aux détournements du jeu vidéo, explicite les différentes pratiques de joueurs qui réutilisent le jeu vidéo pour créer des oeuvres dérivées en modifiant les règles (le game) d’un jeu existant ou l’expérience du jeu (le play) ou encore son contexte (twitch plays).

Soudain, une intuition : et si on transposait ces détournements dans le champ des politiques publiques ? Ce module vient de percuter ma réflexion en cours  sur la co-construction[2] des politiques de l’habitat avec l’ensemble des parties prenantes (cf Rencontres du Forum des Politiques de l’habitat privé du 19 juin 2019).Deux modalités de détournement me semblent plus particulièrement intéressantes à explorer quant à leur contribution potentielle  à l’amélioration de la démocratie participative : let’s play et twitch plays.

Let’s play et face commentary

Dans le jargon du jeu video – que je découvre – l’équipe du MOOC indique que le « let’s play » est un enregistrement vidéo, en direct ou  non, qu’un joueur – le let’s player – réalise d’une de ses sessions de jeu en commentant ses actions à voix haute. (…) Produit en temps réel, il est ouvert à une certaine forme d’interactivité : les spectateurs peuvent interagir avec le joueur par l’intermédiaire du chat et peuvent ainsi influencer l’évolution de sa partie.(…) Une captation du visage du commentateur peut apparaître dans un encart à part, le « face commentary.”

Imaginons ce concept (commentaire en direct avec interactivité possible) transposé à … une séance de conseil municipal par exemple ! Qui pourrait endosser ce rôle de commentateur ? Une personne physiquement sur place ou à distance … ou un assistant vocal personnel, très performant.

Installé.e dans votre fauteuil, vous pourriez ainsi disposer d’un décryptage en direct de la séance, interagir  pour manifester votre point de vue et ainsi contribuer à la décision collective.

Une utopie ?

Aujourd’hui vraisemblablement, Mais demain ?

Twitch plays

Les membres du Liège Game Lab précisent que “ cette forme de création constitue une recontextualisation, qui consiste à déplacer (ou à reproduire) un jeu dans un autre espace que celui qui l’accueillait initialement. (..) Ainsi, Twitch Plays Pokémon a partagé le contrôle d’un avatar entre des dizaines de milliers de joueurs qui pouvaient avoir des objectifs très variés, rendant de ce fait le jeu injouable et contre-intuitif. (…) Les joueurs peuvent jouer en mode anarchie (déroulement complexe et chaotique) ou démocratie (vote pour venir à bout des passages les plus difficiles du jeu). (…)

Pour donner du sens à cette expérience de jeu d’apparence absurde, ainsi qu’à un phénomène communautaire complexe, un récit collectif a été imaginé. (…) Le détournement procède toujours de ce double mouvement : il déconstruit les oeuvres autant qu’il les institue en modèles (dignes d’être réécrits) ou en normes (assez stabilisées pour être le support d’un nouveau détournement). (…) Le jeu peut être un puissant outil d’appropriation du monde. (…) Le jeu peut aussi être utilisé comme une technique pour se ménager un espace de liberté dans les limites et les règles qui nous sont imposées.”

Co-construire une offre de service public avec ses mutiples et pluriels parties prenantes peut sembler, de prime abord, injouable et contre-intuitif.

Si, le recours au jeu vidéo  – serious game ou non – peut faciliter une meilleure compréhension de la complexité de la politique publique de l’habitat ainsi qu’une mobilisation plus large pour un résultat au final plus conforme aux attentes des multiples parties prenantes, pourquoi ne pas essayer ?

En quoi par exemple les citybuilders – genre de jeux vidéo qui se focalisent sur la construction et la gestion d’une ville – pourraient-ils être mis à contribution pour co-construire la ville de demain ?

Aujourd’hui, la co-construction de l’offre de services publics est assurément au stade embryonnaire mais déjà des initiatives émergent via le design de services publics par exemple ou des jeux de plateau. Pourquoi ne pas compléter la palette d’outils à disposition par une gamme de jeux video ?

Cogito et ludo ergo sum. ¢

Véronique Guillaumin

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[1] L’approche que les membres du Liège Game Lab (LGL) proposent dans ce MOOC se construit sur l’étude de ce qui émerge autour du jeu, c’est-à-dire de la culture vidéoludique dans son ensemble.
Source :  plateforme FUN.

[2] telle que définie par le socio-économiste Laurent Fraisse dans son  étude parue en 2018  : « un processus institué de participation ouverte et organisée d’une pluralité d’acteurs à l’élaboration, à la mise en oeuvre, au suivi et à l’évaluation de l’action publique ». Pour lui, la co-construction appartient au registre de la participation politique et relève des démarches de démocratie participative. Il précise que “la co-construction est loin d’être un concept hégémonique.”

 

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