Les livres  sur le management des équipes et des organisations sont déjà très nombreux. Qu’est-ce qui pourrait donner envie de se plonger dans cet ouvrage co-écrit par Marie-Hélène STRAUS (manager depuis 25 ans) et Eric JULIEN (Consultant en entreprise), publié en février 2018 aux Editions « Les Liens qui Libèrent »?

Cet ouvrage, plutôt que de présenter le management à travers les théories des sciences de gestion et des sciences humaines, même s’il y fait référence très souvent, fait le choix d’observer le vivant à travers le vécu d’une communauté, un peuple racine, les indiens Kagabas (KOGIS), pour guider l’action du manager, ce « funambule éclairé », au quotidien, au service d’équipes et d’organisations, tout  en garantissant leur pérennité.

Les indiens Kagabas n’ont pas de nom pour décrire le management, mais celui qui se rapproche le plus du métier de manager, ce serait celui de guérisseur. Alors si manager c’est avoir une action de guérison, sur les femmes et les hommes qui composent une organisation et peut-être aussi sur soi, alors ce voyage au cœur du vivant vaut sans doute la peine d’être vécu.

On parle souvent  de déshumanisation des organisations du travail, de perte de sens, de mal-être, voire de souffrance au travail, alors que dans le même temps on assiste à un épuisement progressif et irrémédiable des ressources de notre planète.

Les auteurs de l’ouvrage sont donc partis à la découverte des grands principes de vie de cette communauté d’indiens de Colombie, environ 25 000 personnes qui se transmettent depuis plus de 4 000 ans un mode vie fondé sur les grands équilibres du vivant.

Ils en tirent 9 grands principes qui s’inscrivent dans une spirale évolutive positive pour remettre au cœur du management, bien loin de grandes théories, les principes du vivant, avec de très nombreuses références à la fois issues de la biologie et des sciences en général, mais également de la littérature, de la philosophie ou encore de tous les arts.

Premier principe à la source de toute vie, celui de l’ALTERITE, ou le chiffre 2 qui pose la question du « je » et du « nous », de la place de l’égo, de « l’action » et de la « pensée », cette dernière devant toujours précéder la première. C’est à travers l’altérité, la reconnaissance de l’autre que le manager, dans un processus d’individuation indispensable à l’exercice de sa fonction, sera en mesure de créer l’énergie et la dynamique pour  mettre en mouvement ses équipes.

 « Maturité et regard élargi sont les conditions sine qua non pour que le manager apprenne à passer de « je pense donc je suis », (égo-centré) à « tu es donc je suis » (éco-centré) »

Deuxième principe, l’INTERDEPENDANCE ou comment intégrer la pensée systémique au sein de nos organisations, comme fondement de la relation entre tous les membres d’une communauté, poser le principe de l’intersubjectivité à la base de l’intelligence collective, comme capacité du manager à ouvrir des espaces propices à accueillir la diversité des points de vue. Enfin, ce principe est également celui qui permet au manager de capter les émergences, par une prise de recul, une capacité à acquérir une vision globale, pour prendre des décisions « justes », plutôt que « bonnes ».

« un dirigeant s’efforce perpétuellement d’apaiser les tensions, surtout quand il a affaire à des problèmes sensibles et complexes » Nelson MANDELA

Troisième principe, le SENS, le pourquoi, mais aussi la direction et la cohérence. Pour expliquer l’importance de ce principe, les auteurs s’inspirent de la biologie et plus particulièrement du principe de l’homéostasie, selon lequel tout système qu’il soit ouvert ou fermé, tentera de conserver son équilibre pour rester en vie tout simplement. Le sens répond à ce besoin vital qui nécessite au préalable une intention du leader, son audace, son imagination. Comme tout principe vivant, celui du sens doit être sans cesse réactualisé, comme il est primordial de revisiter les finalités d’un projet, ses processus et d’en partager le sens avec l’ensemble de la communauté.

« Une société sans rêves est une société sans avenir » Carl Gustav JUNG, médecin psychiatre (1875-1961) »

Quatrième principe : la COMMUNICATION, principe biologique de survie dans la nature, devenu dans nos société occidentales au contraire, surabondante et donc source de destruction. A la base de la communication, il y a les émotions qui guident nos choix et nos décisions, cela nécessite pour le manager de les connaître, les accueillir et les réguler et ensuite seulement s’ouvre une possibilité de dialogue, dans un cadre sécurisé, qui permet de dire à l’autre, je te reconnais et ainsi d’installer la confiance et accompagne le feedback, dans une boucle vertueuse. Les auteurs rappellent qu’il n’y a pas de dialogue ouvert et respectueux, sans une bonne connaissance de soi. « Manager sans avoir fait un minimum de travail sur soi c’est comme prendre le volant d’une voiture sans avoir appris à conduire »..

« Une parole qui n’est pas habitée n’est que du bruit » Jacques ELLUL, La Parole Humiliée        1994

                « Rencontrer l’autre, c’est un peu se reposer de soi », Alexandre JOLLIEN, Philosophe

Cinquième principe : les VALEURS, décrites comme des modalités de régulation des relations entre les acteurs, avec à la clé la coopération, à l’origine de toute vie, l’occasion pour les auteurs de revenir aux fondements biologiques de l’origine de toute vie, car contrairement aux idées largement développées dans nos organisations, c’est bien la coopération et non la compétition qui est à l’origine des évolutions du vivant. Et de citer une valeur fondamentale à l’équilibre des relations au sein des organisations, celle de la confiance qui impose une intention, un cadre ouvert et sécurisé, avec des règles claires, partagées. Les valeurs sont inhérentes à un groupe de personnes et à un moment de son histoire, mais combinées entre elles, elles forment un système de valeurs, qui a besoin d’être connu pour permettre bien-être et efficacité des équipes.

« Coopérer c’est se partager une tâche commune  » Emile DURKHEIM

Sixième principe : le CADRE, qui transposé au vivant devient la frontière qui sépare autant qu’elle réunit, qui structure l’espace et le temps, essentielle chez le peuple millénaire des Kagabas, comme elle peut l’être dans nos univers du travail et qui renvoie aussi au phénomène d’entropie, ou d’expansion d’un système ordonné vers la désorganisation. « Tenir le cadre est sans doute une autre des missions essentielles du manager ». C’est aussi celle qui va permettre aux équipes de grandir, de gagner en efficacité et de conserver leur enthousiasme. Le cadre permet l’expression de la parole, la rencontre avec l’altérité, c’est là un paradoxe apparent, c’est un espace de liberté qui évite la dilution des énergies.

« L’accession à l’autonomie se manifeste par la libération ou le recouvrement de trois facultés :la conscience, la spontanéité et l’intimité » Eric BERNE, psychiatre fondateur de l’analyse transactionnelle.

Septième principe : la CREATIVITE, renvoie à l’essence du vivant, la nature, littéralement ce qui est en train de naître, de se métamorphoser. Les auteurs s’interrogent dans ce chapitre sur la capacité des managers aujourd’hui et des êtres humains en général à effectuer des « sauts créatifs », indispensables pourtant à une « époque où les solutions d’hier deviennent les problèmes d’aujourd’hui ». Chez les Kagabas, la pensée et l’observation précèdent toujours l’action, alors que dans le monde dit moderne, marqué par la vitesse et l’hyperactivité, tout effort de créativité semble voué à l’échec.

Chapitre en apparence pessimiste, mais à partir duquel on commence à comprendre le sens de la spirale évolutive à partir des principes du vivant cités précédemment dont l’ordonnancement semble conduire justement à ce septième principe, qui permet le surgissement d’idée nouvelles et de solutions innovantes.

« Prenez une bonne dose de métier, une certaine quantité d’art et un peu de science, vous aboutirez à un travail qui est avant tout une pratique. Le management est efficace quand il permet à l’art, au métier et à la science de se rencontrer » Henri MINTZBERG

« La poésie d’un peuple est l’élément de son progrès » Victor HUGO dans Les Misérables

Huitième principe: le TEMPS, celui des sociétés modernes marqué par l’hypersollicitation responsable de ce que les auteurs appellent « l’entropie managériale », conséquence de l’explosion des frontières entre temps de travail et temps personnel qui conduit à une rupture des équilibres de vie, de l’harmonie essentielle à l’équilibre, autre principe du vivant. Et de s’interroger sur le rôle du management dans cette course contre la montre, avec notamment l’utilisation des nouvelles technologies qui sont venues se juxtaposer aux autres modes de travail déjà existant, conduisant au cercle vicieux de la surcharge émotionnelle et à un cumul d’activités à gérer qui devient insoutenable. Pour rompre avec cette logique mortifère, les indiens Kagabas sont encore une source d’inspiration, dans leur compréhension du temps, à la fois linéaire et circulaire qui lui donne plusieurs dimensions, dont une qui renvoie au vide, difficile à concevoir dans notre monde ! Le manager semble avoir abdiqué devant l’urgence du temps et l’accumulation des tâches. « Chez les Kagabas, l’avenir est issu du passé, dans nos sociétés modernes, il est une projection du présent ».

« Les jours sont longs, disent certains….Non les jours sont ronds » Jean GIONO

Neuvième principe: la MEMOIRE, qui renvoie chez le manager à la transmission, du latin transmiterre, « déposer au-delà », passer quelque chose à quelqu’un en vue de permettre l’avenir. Dans cette acception, le rôle du manager évoluant dans une organisation conçue comme un corps vivant est bien de la rendre pérenne en s’assurant du cadre, de la finalité, des objectifs, des comportements, des pratiques….Quel message transmettons-nous en tant que manager ? Voilà une question essentielle à laquelle nous devons répondre lorsque nous exerçons des responsabilités au sein d’une organisation, car le management n’est pas neutre! Et encore une fois, pour ce dernier principe fondamental, retour aux règles du vivant, de l’inné et de l’acquis, qui démontrent que face à une situation extérieure, une « agression » c’est d’abord le système immunitaire qui intervient, la mémoire immunitaire qui va permettre au manager d’interroger sa pratique, son expérience vécue pour adapter la réponse à une situation nouvelle.

« Là où la mémoire est vivante, l’arbitraire ne règne pas » Christiane SINGER

« La mémoire c’est comme les yeux qui ont été faits pour voir, si elle se perd tout devient obscur » citation d’un indien Kagabas

Comment ne pas terminer ce voyage au cœur des grands principes du vivant, si bien exprimés par cette communauté, véritable synthèse de tout le vivant sans quelques mots du Mamu Miguel Dinguila

« Je sais que nos paroles sont comme le vent, elles arrivent, elles passent et vous allez oublier. Je vois vos regards, quand je parle de la mère Terre, ils se détournent et demain vous aurez oublié. On sait, quand on parle, vous avez le regard qui part à droite et à gauche et demain vous aurez oublié… »

Alors n’oublions pas le message et remettons sur l’ouvrage notre métier de manager !

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